Pour Juliette...
Lorsqu'elle rouvre les yeux, ils sont déjà dans les airs. Elle s'était endormie. L'avion a quitté Gatwick en douceur et elle ne s'en est même pas aperçue. Le vol est court, 1h30 seulement. Il ne sera pas troublé par un repas ou un snack car c'est un vol low cost. Elle se met à lire. Une famille est assise dans la rangée devant elle. Ils rient et échangent des plaisanteries.
Le signe lumineux s'allume. Il faut attacher sa ceinture. La routine. L'hôtesse vérifie que tout le monde a bien obéi. L'avion secoue un peu. Elle continue à lire. Et puis cela secoue plus fort. Elle arrête de lire et ferme les yeux. Cela secoue vraiment fort. L'avion monte et descend. Elle est dans un ascenseur qui dégringole du 20e étage. Son estomac se révolte. La rangée devant s'amuse et rit. Cela défile dans sa tête. Elle n'a pas dit au revoir à ses enfants. Mais il n'y a pas de réseau dans les airs. Elle ne pourra pas envoyer de texto. Mais pourquoi n'ont-ils pas pris l'Eurostar ? Et puis, ces avions de compagnies low cost, on entend toujours des histoires affreuses à leur sujet. Mais non c'est stupide, on a bien plus de chance de mourir sur la route. Les statistiques le prouvent. Oui, mais, les statistiques... Pourtant, elle n'a jamais peur en avion, elle est juste malade quand on la secoue comme une bouteille d'Orangina. Et si on nous cachait quelque chose ? Et les enfants devant rient toujours. Elle les déteste. Elle déteste aussi son mari assis à côté d'elle qui continue à lire comme si de rien n'était. C'est bien simple, elle déteste tout le monde et elle veut mourir. C'est infernal, c'est odieux et cela ne s'arrête pas. Elle consulte sa montre. D'après l'horaire, il y en a encore pour trente minutes. Elle ne tiendra pas.
Elle entend enfin l'ordre de se préparer à l'atterrissage. Ils ont gagné du temps sur l'horaire. Trop tard, elle hait la terre entière et a juste envie de s'allonger et de mourir là, dans la plus grande misère du monde. Une hôtesse vient attraper un paquet dans un compartiment à bagage. Elle a le temps de voir écrit « body fluid...» Un passager a été vraiement malade. Au moins elle a évité cet ultime humilation. Elle mourra dignement et discrètement.
Et puis c'est la délivrance. Les portes s'ouvrent, ils sont au dernier rang, en queue (erreur qu’elle ne refera pas car on y est plus secoué) et ils sortent les premiers. C'est fini, elle est sauvée. Elle consent à vivre mais refuse de penser à la prochaine fois.
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